PETIT MANUEL DE MANIPULATION À L’USAGE DES SHOPPEUSES

Ah… Les soldes… Tous les ans c’est la même chose : je soutiens mordicus que la saison prochaine on ne m’y reprendra pas, et chaque fois, ça ne loupe pas : je me retrouve inévitablement le jour de l’ouverture à 8 heures pétantes dans les starting-blocks, entourée d’une armada de petites japonaises lookées qui défient les lois de la gravité en faisant leur marathon shopping en talons aiguilles…

Pour celles et ceux qui en ont déjà fait l’expérience, la minute qui précède l’ouverture des portes des magasins, ce jour-là, est toujours chargée d’une tension abominable, quasi hitchcockienne : les filles s’agglutinent devant l’entrée tandis qu’un vigile (qui dissimule mal sa peur d’être écrasé par la foule), s’apprête à lever le dernier obstacle qui les sépare de Vuitton et Chanel… Des talons raclent le sol, des points se serrent dans l’attente de dégainer cartes bleues et chéquiers qui fument, à travers Longchamps et autres Marc Jacobs, des coudes se préparent à perforer les côtes voisines… Rien que pour le comique de la situation, ça vaut le déplacement (ça, et parce que des biscuits Michel et Augustin sont distribués gratuitement pour marquer l’occasion).

5… 4… 3… 2… 1…  SOLDEEEEEEEZ !!!

Je n’ai pas le temps de bouger d’un cil que mes voisines d’attente disparaissent dans un nuage de poussière tourbillonnant, duquel dépassent des queues-de-cheval et des sacs à main, provoquant un courant d’air qui me renverse, me laissant sur le cul, coite et échevelée.

Mais mes adversaires me connaissent mal. Je ne m’avoue pas vaincue si facilement. Je suis une obstinée.

Une obstinée qui part en vacances dans un mois, dont la carte bleue lance des éclairs et qui veut un nouveau maillot de bain, une capeline et un pull en cachemire, et ce, même si ça doit me coûter la vie (et mon Codévi). Comme disait Victor Hugo : « C’est une lutte, fort bien : luttons » (Angelo,Tyran de Padoue, NDLR).

Mais deux heures plus tard, j’ai déjà tellement lutté que mes pieds souffrent le martyre, mon dos est en compote et que, complètement déshydratée, je dois m’accrocher aux cintres pour rester debout. Une petite pose eau de coco, péché mignon à la mode, s’impose. Je me dirige (que dis-je, me traîne) donc jusqu’au stand boissons le plus proche. Bondé. À croire que c’est aussi les soldes au rayon bouteilles d’eau…

Vaille que vaille, je tente d’atteindre ma cible en louvoyant, à grand renfort de « pardon » et autres « excusez-moi » polis.
Pourtant, un monsieur posté en travers du passage ne l’entend pas de cette oreille et se met à me hurler dessus, me braille que je n’ai pas le droit de toucher les gens, et que si jamais je recommence, il appelle la sécurité…
Il s’époumone avec tant de conviction que je ne peux pas en placer une pour m’excuser de l’avoir bousculé, et puis assez vite, il m’agace : je n’aime pas les gens discourtois, surtout quand ils s’en prennent à moi.

Cela dit, j’oscille entre lui rire franchement au nez (je mesure 1m60 les bras levés et lui fait bien deux têtes de plus que moi) et lui lancer une petite réplique cinglante et castratrice dont j’ai le secret et dont je jubile d’avance…
Comme je suis du genre perfide, j’opte pour la petite vacherie bien sentie qui tape là où ça fait mal : « Monsieur, j’imagine que votre agressivité et votre réaction disproportionnée viennent d’un problème de virilité qu’on devine sévère, cependant je suggère que vous alliez tenter de sauver vos parties intimes ratatinées chez le psy, au lieu de soulager vos frustrations en vous défoulant sur une femme ».
Un mec qui a tout entendu éclate de rire, ce qui achève de vexer mon agresseur qui s’attendait à tout sauf à ce que je la ramène et que je l’humilie en public. Là, d’un coup, il devient rouge écarlate, et intuitivement j’ai quand même un peu peur de la suite (surtout pour mes dents).

C’est alors que mon sauveur tombe du ciel en la personne de Momo, chef de la sécurité depuis plus de 22 ans, qui arrive, attiré par tout ce raffut.

Sûr de sa victoire, l’homme qui hurle se précipite sur lui pour dénoncer ma grande violence et demander mon incarcération immédiate, alors que, en bonne as de la simulation (uniquement en cas de force majeure, cela va sans dire) je remballe ma langue de vipère et mon air diabolique derrière un regard de Bambi apeuré et me fait la plus petite et la plus fragile possible, le doigt posé sur un coin de la bouche, celle-ci très légèrement entrouverte. L’innocence incarnée, je vous dis.

Ce que l’homme à la grande gu… n’a pas bien compris, c’est qu’en chaque Momo, il y a un preux chevalier qui sommeille, et que dans ce genre de situations, le jeu de la femme fragile en détresse est une arme plus redoutable que la bombe nucléaire.

Momo remet de suite le hurleur à sa place avec un « Soit vous vous calmez tout de suite et présentez vos excuses à la demoiselle, soit vous quittez les lieux » d’un ton sec, mais efficace.

Je vous l’avais bien dit : cette technique est infaillible… Tandis que Momo me propose un petit café pour me remettre de mes émotions, je me retourne pour lancer à l’homme un dernier sourire narquois. Niark niark niark niark.

Conclusion : on n’obtient jamais gain de cause en hurlant dans tous les sens. Certaines situations requièrent des armes plus subtiles.

La pensée positive du jour : qui a parlé de sexe faible ?

La meilleure attitude : oublier tout ça et passer à autre chose. Ce n’est plus à prouver, il y a des cons partout, mieux vaut ne pas se parasiter l’existence en leur accordant trop d’importance.

Déborah Bannwarth
Credit photo : Camille Lamy

2 thoughts on “PETIT MANUEL DE MANIPULATION À L’USAGE DES SHOPPEUSES

  1. Coucou
    J’ai lû tout ton article, je le trouve très drôle. hahaha « …d’une armada de petites japonaises lookées qui défient les lois de la gravité en faisant leur marathon shopping en talons aiguilles… »
    « Monsieur, j’imagine que votre agressivité et votre réaction disproportionnée viennent d’un problème de virilité qu’on devine sévère, cependant je suggère que vous alliez tenter de sauver vos parties intimes ratatinées chez le psy, au lieu de soulager vos frustrations en vous défoulant sur une femme >>

    je ne me suis jamais pointé à 8h pour des soldes mais tu vois ton article me donne bien envie juste pour le FUN ^^
    Tu écris tellement bien, sa donne envie de lire encore et encore
    Merci pour ce super post et cette minute de rire de la journée
    http://www.faceitwiththesmile.blogspot.com/
    GROS BISOUS

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